La voix volée de Kenjiro Tsuda
Le comédien de doublage japonais Kenjiro Tsuda, voix de personnages de Jujutsu Kaisen et de Yu-Gi-Oh !, poursuit TikTok devant le tribunal de district de Tokyo pour ce qui serait la première action individuelle japonaise défendant une identité vocale contre un clone généré par IA. Un compte anonyme, dont la photo de profil reprenait un personnage qu'il a doublé, publiait des vidéos sur les légendes urbaines et les théories du complot narrées par ce que Tsuda identifie comme une copie de son timbre grave et reconnaissable. Le compte avait rassemblé plus de 200 000 abonnés et générait, selon l'estimation avancée devant le tribunal, environ 500 000 yens — près de 3 200 dollars — de revenus mensuels. Tsuda invoque ses droits de publicité, la capacité à contrôler et à monétiser les usages de son identité, et réclame le retrait des vidéos ainsi qu'une reconnaissance de la responsabilité de la plateforme ; TikTok rétorque qu'il s'agit d'une « voix masculine générique » relevant de la liberté de création. L'affaire s'inscrit dans la campagne « No More » lancée par le syndicat japonais des acteurs contre le clonage vocal non autorisé, quelques semaines après des lignes directrices non contraignantes du ministère de la Justice précisant que la voix relève déjà du droit de publicité existant.
Un compte qui vit uniquement de légendes urbaines racontées d'une voix empruntée n'a rien produit : il a prélevé un supplément de crédibilité sur un timbre que d'autres ont mis vingt ans à construire. C'est l'exact inverse d'un geste artistique dirigé — aucune culture, aucun choix, seulement l'exploitation d'une reconnaissance vocale acquise ailleurs, ce qui est la définition même de la statistique esthétique plutôt que de l'art.
Les lignes directrices non contraignantes d'un ministère ne valent que ce qu'un tribunal en fait, et c'est précisément ce qui se joue à Tokyo : la défense de TikTok — une « voix générique » subjectivement similaire — est le genre d'argument qui ne survit pas longtemps face à un juge qui écoute l'enregistrement. Le dossier Universal et Sony contre Suno posait la question à l'échelle d'un catalogue ; celui-ci la pose à l'échelle d'un seul homme, ce qui rend l'enjeu plus lisible pour quiconque doute encore que sa voix lui appartienne.