Le son le plus beau après le silence
En 1969, à Munich, un jeune producteur de vingt-cinq ans fonde un label avec une déclaration d'intention qui ressemble davantage à une position philosophique qu'à un argument commercial : the most beautiful sound next to silence. Manfred Eicher, ancien contrebassiste formé à la Hochschule für Musik de Berlin, entend produire une musique qui n'existe nulle part ailleurs. Ce qu'il ne dit pas encore, parce que la chose se construira sur plusieurs décennies, c'est que cette exigence sonore appellera une exigence visuelle d'égale intensité. Qu'la pochette d'album comme territoire d'expression autonome sera, chez ECM, traitée avec autant de sérieux que la prise de son elle-même — ce qui, dans l'industrie du disque, est une rareté absolue.
Ce que produit ECM en cinq décennies constitue l'un des corpus visuels les plus cohérents de l'histoire du disque. Pas le plus spectaculaire. Pas le plus varié. Mais le plus reconnaissable, de loin. À trente mètres d'un bac de disquaire, une pochette ECM se distingue sans effort. Ce n'est pas une question de logo — il est souvent minuscule, relégué dans un coin inférieur. C'est une question de présence : la façon dont l'image occupe l'espace, ce qu'elle ne dit pas, ce qu'elle laisse en suspension.
Barbara Wojirsch — construire un langage avant qu'il ait un nom
La première grande architecte visuelle du label s'appelle Barbara Wojirsch. Elle est graphiste, formée à l'Académie des Beaux-Arts de Stuttgart, et commence à travailler pour ECM en 1970 avec son mari Burkhardt — le couple signe alors leurs créations B & B Wojirsch. Après la mort prématurée de son mari au milieu des années 1970, elle continue seule. Jusqu'à sa retraite au milieu des années 1990, elle conçoit plus de deux cents pochettes pour des artistes comme Keith Jarrett, David Holland, Chick Corea, Steve Reich. C'est elle qui pose les fondations d'un style qui, en apparence, n'a pas l'air d'en être un.
Ce style repose sur quelques règles que personne n'a jamais explicitement formulées. La photographie prime sur l'illustration. Le paysage prime sur le portrait. Le vide prime sur le plein. La typographie ne décore pas — elle informe, brièvement, avec retenue, dans un coin. La couleur, quand elle apparaît, n'est jamais là pour attirer l'œil : elle est là parce que l'image l'exige. C'est une esthétique fondée sur l'abstention. Et l'abstention, en design graphique, est infiniment plus difficile à tenir dans la durée que la profusion. People's Graphic Design Archive lui a consacré une fiche documentaire qui retrace les grandes étapes de son travail et l'étendue de son influence sur l'identité du label.
Helvetica et le vertige du vide
La typographie ECM mérite un paragraphe à part. Depuis les origines, le label utilise quasi exclusivement Helvetica Neue — une police conçue en 1957 par Max Miedinger et Eduard Hoffmann pour la fonderie Haas, à Münchenbuchsee. C'est la police de la neutralité, de la fonctionnalité, du refus d'interprétation. Elle ne transmet aucune émotion propre. Elle laisse l'image parler. Sur une pochette ECM, le texte est toujours petit, toujours clair, toujours placé avec une précision millimétrée dans un coin — en général en haut à gauche. Nom de l'artiste, titre de l'album. Rien d'autre. Pas de sous-titre, pas de tagline, pas de numéro de catalogue visible. Ce que l'on met en avant, c'est l'image.
Cette image d'András Schiff interprétant Schubert montre jusqu'où peut aller le parti pris. La photographie n'a aucun rapport direct avec le pianiste ni avec la musique qu'il joue. Deux corbeaux dans des branches givrées, contre un ciel blanc : c'est une image de solitude hivernale, de silence nordique, de Winterreise sans l'avoir dit. On ne sait pas qui a pris cette photo. On ne sait pas où. Le petit logo ECM New Series dans le coin supérieur droit confirme l'appartenance. Le reste est affaire de résonance.
ECM New Series — le même silence, une autre musique
En 1984, Manfred Eicher lance ECM New Series, sous-label dédié à la musique contemporaine et classique. Jan Garbarek avait déjà ouvert la frontière en enregistrant avec des formations de chambre. La New Series va plus loin : elle accueille Arvo Pärt, Giya Kancheli, Sofia Gubaidulina, Heinz Holliger, Paul Giger — des compositeurs dont la musique partage avec le jazz ECM une même disposition au silence, à la lenteur, à l'espace entre les notes.
Ce qui est remarquable, c'est que l'esthétique visuelle des deux séries est immédiatement lisible comme appartenant au même monde, alors même que les musiques sont très différentes. Une pochette New Series et une pochette ECM jazz partagent la même économie de moyens, la même façon de placer la typographie, la même préférence pour les photographies de surfaces, d'espaces, de lumières rasantes. Ce n'est pas une charte graphique imposée — c'est une sensibilité commune, cultivée sur des décennies, que les artistes visuels qui travaillent pour le label ont intégrée au point qu'elle devient réflexe.
Dieter Rehm — la photographie comme transcription
À partir de 1978, Dieter Rehm devient la figure centrale de l'identité visuelle ECM. Photographe autant que directeur artistique, il développe un langage propre qui va bien au-delà de la simple illustration d'une ambiance musicale. Ses photographies ne décrivent pas — elles transcrivent. Horizons, eau, lumière diffuse, abstraction géologique : Rehm cherche dans le monde physique les formes qui correspondent à ce que la musique contenue dans l'album fait à l'espace intérieur d'un auditeur. C'est un pari audacieux, et il le tient avec une régularité déconcertante.
Re:ECM est un cas particulier dans ce catalogue. En 2011, Manfred Eicher confie au DJ et producteur Ricardo Villalobos et à Max Loderbauer l'ensemble du catalogue ECM pour en faire des remixes. Le résultat est publié chez ECM — et la pochette, dessinée dans l'esprit du label, est celle d'une nuit sous-marine, d'une lumière venue de nulle part qui traverse un fond vert profond. Deux musiciens dont l'univers de référence est à l'opposé du jazz contemplatif produisent une pochette qui ne déparerait pas dans n'importe quel bac du label. C'est la preuve que l'esthétique ECM n'est pas une prison — c'est une langue. Et les langues s'apprennent.
La page dédiée à l'œuvre visuelle de Dieter Rehm sur le site ECM Records rassemble une sélection de ses photographies et retrace les principes qui guident son travail depuis près de cinquante ans en collaboration avec Manfred Eicher.
Le dessin comme partition : Jacob Young
La sélection d'images pour une pochette ECM n'est pas systématiquement photographique. Il arrive que le label choisisse un dessin, une aquarelle, un fragment de partition manuscrite. La pochette de Eventually, du trio de Jacob Young, en est un exemple discret mais remarquable : sur une surface qui ressemble à du papier à musique légèrement bleui, une main a tracé quelques lignes — croix, tirets, une diagonale qui ressemble à un archet. Ce n'est pas une illustration du disque. C'est une image qui coexiste avec lui, qui partage son monde sans le doubler.
Ce qui frappe dans les pochettes ECM, vue l'une après l'autre, c'est l'absence totale de redondance. Le label ne refait pas deux fois la même image. Il ne capitalise pas sur une formule qui a fonctionné. Chaque pochette est une réponse spécifique à une musique spécifique — même si, paradoxalement, elles se ressemblent toutes. Ce paradoxe est la définition même d'un langage : les phrases se ressemblent parce qu'elles partagent une grammaire, mais elles ne disent pas la même chose.
Keith Jarrett dans le désert américain
La pochette de l'enregistrement de Keith Jarrett jouant les Sonates de Württemberg de Carl Philipp Emanuel Bach illustre quelque chose d'important dans la logique ECM. La musique est allemande, classique, du XVIIIe siècle. L'interprète est américain. Et la photographie choisie pour la pochette montre une route droite qui traverse un désert de l'ouest américain — en noir et blanc, avec des fils téléphoniques qui longent la chaussée, une lumière froide de milieu de journée. Il n'y a aucune raison pour que cette image accompagne cette musique. Et pourtant elle lui convient parfaitement.
C'est cela, au fond, que fait ECM avec ses images : elle refuse de commenter. Une pochette de disque ordinaire illustre — elle montre l'artiste, elle représente le genre, elle signale l'appartenance à une tribu. Une pochette ECM ouvre une direction. Elle ne dit pas quoi penser ni quoi ressentir. Elle pose une image devant vous et vous laisse faire le chemin. Cette façon de traiter le visuel comme un espace à habiter plutôt qu'un message à déchiffrer est ce qui distingue le label de la quasi-totalité de ses contemporains, et ce qui lui confère cette qualité de durée. Les images d'ECM ne vieillissent pas parce qu'elles n'ont jamais eu de date.
La revue Eye, référence internationale du design graphique, a consacré à cette approche un article de fond intitulé Think of your ears as eyes, qui analyse en détail la relation entre musique et image dans le corpus ECM — et pourquoi ce corpus continue d'exercer une influence discrète mais profonde sur le design d'album contemporain.
Ce qu'on retient, pour qui pense une image
Pour quelqu'un qui travaille aujourd'hui sur la question de l'identité visuelle d'un disque ou d'un artiste, ECM est une leçon d'économie. La leçon n'est pas qu'il faut faire minimaliste. Elle est que la cohérence naît d'une conviction, pas d'une règle. Manfred Eicher n'a pas élaboré de charte graphique. Il a maintenu une exigence — l'image doit être aussi rigoureusement choisie que la musique — et cette exigence a produit, sur cinq décennies et plus de deux mille albums, un corpus visuel qui n'a pas d'équivalent.
La leçon est aussi que la durée compte. Ce qu'on appelle "l'identité ECM", ce n'est pas une pochette : c'est l'ensemble. Chaque nouvelle pochette entre en dialogue avec toutes celles qui l'ont précédée. Elle s'inscrit dans une histoire visuelle aussi bien que musicale. C'est ce qui rend possible qu'une pochette signée en 2021 ressemble à une pochette de 1974 — non par imitation, mais par appartenance à une même culture de l'image.
Takuya Studio conçoit des pochettes de disque pour les artistes et labels indépendants — avec la conviction que l'image d'un album mérite la même exigence que la musique qu'elle accompagne.